"Enfin je m'assoupis et je fis alors un rêve étrange, frappant. J'étais un grand Dieu-calmar et je régnais sur une très belle ville murée faite d'eau et de pierre blanche. Le centre, surtout, était entièrement d'eau, et de hauts immeubles s'élevaient autour. Ma ville était peuplée d'humains, qui me vénéraient; et j'avais délégué une partie de mon pouvoir et de mon autorité à l'un d'entre eux, mon Serviteur. Mais un jour je décidai que je voulais tous ces humains hors de ma ville, au moins pour un temps. Le mot d'ordre fusa, propagé par mon Serviteur, et immédiatement des foules se mirent à fuir par les portes de la ville, pour aller attendre dans des taudis et des cahutes entassées dans le désert au-delà des murs. Mais ils n'allaient pas assez vite à mon goût et je commençai à me débattre violemment, faisant bouillonner l'eau du centre avec mes tentacules, et avant de les replier et de me ruer sur des essaims d'humains terrifiés, fouillant et rugissant de ma voix terrible : "Dehors ! Dehors ! Dehors !" Mon Serviteur courait furieusement de tous les côtés, commandait, guidait, instruisait les retardataires, et de cette manière la ville se vidait. Mais dans les demeures les plus proches des murs, et les plus éloignées des eaux où je déchargeais ma rage divine, des groupes d'humains ne tenaient pas compte de mes commandements. C'étaient des étrangers, pas réellement conscients de mon existence, de mon pouvoir sur cette cité. Ils avaient entendu les ordres d'évacuation, mais les trouvaient ridicules et n'y prêtaient pas attention. Mon Serviteur dut aller voir ces groupes un par un, pour les convaincre diplomatiquement de partir : telle cette conférence d'officiers finlandais, qui protestaient parce qu'ils avaient loué l'hôtel et la salle de conférence et payé d'avance, et n'allaient pas partir comme ça. Avec ceux-ci, mon Serviteur devait mentir avec finesse, leur dire par exemple qu'il y avait une alerte, un grave danger extérieur, et qu'ils devaient évacuer pour leur propre sécurité. Je trouvais cela grandement humiliant, car la vraie raison était ma Volonté, ils devaient partir parce que je le désirais, et non pas parce qu'on les enjôlait. Ma rage croissait, je me débattais, je rugissais de plus belle, envoyant d'énormes vagues s'abattre à travers la ville. Lorsque je me réveillai la pluie continuait à ruisseler derrière les vitres."
Jonathan Littell, Les Bienveillantes, pages 145/146 de mon édition.
Dédié à un morse gras et luisant qui j'en suis sûre aime le Grand Dieu Calmar.